La photographe qui refuserait de prendre une photo
Les photographies de Pilar Aymerich sont particulièrement silencieuses et discrètes, mais toujours riches en curiosités. Elles annoncent toute une vie intérieure et méritaient de ce fait une longue conversation avec leur autrice. Je suis donc allée lui rendre visite dans son appartement moderniste du quartier barcelonais de Gràcia où tout, les hauts balcons, le sol jonché de tapis multicolores, les poupées, les tableaux, les vieilles machines, le jazz flottant dans l’air, les livres d’art, les chats, les portraits d’amis... était à son image et me donnait envie de dire ce lien inséparable entre son art et sa vie.
La veille de notre rencontre, c’était la grève générale. À la retraite, Pilar n’en éprouve pas moins le besoin de sortir dans la rue et de documenter les moments spéciaux de sa ville. Pour elle, l’aspect essentiel de la photographie est de témoigner du présent, surtout quand il se produit des secousses qui réveillent la société. Elle ne conçoit pas la vie sans la photographie, qui a déterminé sa façon d’être au monde. Membre d’un bloc collectif où chacun apporte le meilleur de son savoir-faire, elle dispose d’un bon prétexte pour demeurer active en ne renonçant jamais à son attitude engagée et responsable. Les commandes professionnelles avaient toujours constitué pour elle un défi, une façon de se mettre à l’épreuve, d’arriver là où, pour son propre compte, elle ne serait pas parvenue. Aujourd’hui, les défis, c’est elle qui se les impose, hors de la zone de confort de son chez elle et de son entourage.
Pilar ne comprend pas ces amis qui ne pensent et ne parlent que de technique photographique. Elle juge indispensable l’expérience de la culture, le plaisir de la littérature, des arts visuels, de la pensée... La technique (qu’il faut maîtriser avec le naturel de la marche à pied) mise de côté, tout le problème consistera à savoir regarder : saisir les détails qui révèlent les préoccupations de la société et, plus encore, qui révèlent l’âme de l’être humain qui plane au-dessus de chaque moment de l’existence mais que certains photographes, pris dans le bruit des événements, oublient de regarder. Pilar montre toujours cette âme dans le regard du sujet qui se laisse photographier en pleine action. Telle est la mission de la photographe engagée : prendre parti pour une cause et montrer une réalité traversée par l’humain, une qualité qu’elle a apprise de ses amis poètes. Et bien que forgés avec l’acier froid de la réalité telle quelle et du noir et blanc, sans style apparent, sans prétention expressive, sans ostentation, les vers de Pilar sont toujours délicats et transcendants.
Avant de photographier, elle étudie son sujet, mais sans planification excessive. Elle écoute, observe, pense. Et elle est directe dans ses conclusions. Prudente. Le moment venu, elle ne prend qu’une photo, deux à la rigueur, pour bien cibler le moment qu’elle avait pressenti. Elle pense que les faits sont structurés comme des pièces de théâtre classique, où l’introduction est suivie d’un épisode d’intensité maximale qui se dilue ensuite dans le dénouement. La mission de la photographe est de tirer une photo de ce moment culminant, comme on découvre une pièce de porcelaine fine dans la paille d’un emballage. Il faut être prêt pour cette subtilité unique, suivre son intuition et la saisir au vol. Le don n’est pas suffisant pour y parvenir : Pilar a dû s’y entraîner dans sa jeunesse. Elle m’explique quelque chose que je n’avais jamais entendu dire chez les professionnels. Au début de sa carrière, elle travaillait la précision du déclic en photographiant le rebond d’une balle de ping-pong. Son respect de la réalité unique ne l’autorisait pas à s’exercer dans la rue, à n’y photographier que pour apprendre le métier. Les événements de la Transition vers la démocratie qu’on vivait alors étaient si importants qu’il était inconcevable de se contenter d’essayer. Dans la rue, il fallait être infaillible. Elle ne s’est donné le feu vert que lorsque, sur sa planche-contact, la balle s’est trouvée au centre de chacune des images. Cette fois, elle était en mesure de prévoir le moment, d’arrêter l’instant unique et fugace qui l’attendait dans la rue. Sous la discrétion qui la caractérise se cache un regard incisif. Comme l’affirmait Montserrat Roig : « Elle fige pour l’avenir ce qu’on ne peut pas dissimuler. »
Il y a des photos qu’il est préférable de ne pas prendre, dit-elle. Certains pensent qu’il suffit de déclencher son objectif pour remplir sa mission, mais Pilar n’est pas d’accord. Une mauvaise photo ne lui servira à rien, elle ne fera qu’occuper la place d’une bonne photo, en souligner le manque. Revenir les mains vides quand les circonstances n’ont pas été favorables est un témoignage d’honnêteté chez la photographe, qui a même parfois refusé de prendre un cliché.
Elle me raconte une anecdote de 1978 qui m’intéresse particulièrement car elle reflète très bien son attitude face aux sujets, en tant que photographe et en tant que personne. Cela se passait pendant une séance photo avec Joseph Losey, qui présentait son film Les Routes du Sud. Quand Pilar entra dans le salon de l’hôtel où les journalistes avaient rendez-vous avec le metteur en scène, celui-ci était déjà assailli par les flashs. Losey remarqua cette jeune photographe qui observait discrètement la scène sans déclencher son objectif. « Pourquoi est-ce que vous ne me prenez pas en photo? », lui demanda-t-il. « Parce que la lumière est horrible et que vous êtes mal assis », lui répondit-elle. Constatant qu’elle maîtrisait l’anglais, Losey la pria de communiquer aux photographes qu’il était fatigué et qu’il voulait arrêter là. Mais elle, il la retint pour parler avec elle. Et c’est à ce moment-là qu’elle réalisa le portrait, dans la proximité. La photographie qu’elle attendait, celle qu’elle devait faire.
Pilar me raconte que pendant le défilé de la journée de grève, la plupart des manifestants se prenaient en photo avec leur portable et réalisaient des vues panoramiques de la foule. Elle ne s’inquiète pas, comme d’autres professionnels, de la prolifération des appareils dans les rues. Au contraire, elle se réjouit de cette vitalité renaissante de la photographie à l’ère numérique. Elle ne s’en inquiète pas parce que cela n’entre pas en concurrence avec ce qu’elle recherche. Elle me montre les images qu’elle a prises autour de la place de Catalogne, où des groupes de manifestants ont allumé des feux pour bloquer les rues. Les objets volaient entre les barricades et la police. « À ce moment-là, plus personne ne prenait de photos », dit-elle. Un cadrage vertical montre un feu à une distance de trois ou quatre mètres pris au centre de la chaussée. Au fond, on voit des manifestants à moitié cachés par la fumée et des drapeaux qui teignent les flammes de rouge. « Quel courage, Pilar, lui dis-je. Tu es toujours en pleine forme, comme aux beaux jours de la Transition ! » Elle sourit. Il est bien évident qu’elle ne courait pas au milieu des manifestants quand elle a pris cette photo : c’est une femme méthodique qui a pensé et calculé les positions, les pas, les parapets, les tempos, tout ou presque pour que ces détails pratiques, ces vétilles, ne viennent pas perturber l’intuition magistrale du moment photographique. Elle a exercé la discipline de la discrétion. Une tactique qu’elle a appris très tôt quand, en l’absence de garanties démocratiques, elle n’était jamais à l’abri d’un coup de matraque sur la tête : passer inaperçue, ne pas attirer l’attention. Elle l’a aussi apprise en observant ses confrères qui semblaient jaillir d’une tranchée avec leur appareil, revêtus de leurs gilets aux mille poches bourrées d’objectifs. Pour elle, les photographes qui agissent de la sorte sont des intrus qui franchissent la ligne derrière laquelle ils devraient se tenir et se mettent au centre des regards, modifiant ainsi la situation. La photographe revêt sa tenue de camouflage et sait rester dans la fosse, comme au théâtre lorsqu’elle s’habillait en noir et se mettait à genoux pour réaliser ses reportages. Et comme lorsqu’elle se rendait aux manifestions en tailleur et talons hauts pour cacher son métier et jouer des stéréotypes féminins qui l’immunisaient contre la police franquiste. Elle écoutait, réfléchissait, et quand son cœur sentait l’approche du moment décisif, elle déclenchait discrètement son appareil, s’en servant comme d’un mur l’aidant à se séparer de ce monde qui existait en dehors d’elle, indépendamment de son observation, mais avec le désir intime de collaborer à la lutte. Si la police la surprenait en train de photographier, elle s’interrompait, se mettait à fouiller dans son sac pour retoucher son maquillage tout en regardant avec attention la réalité dans son miroir de poche comme dans un rétroviseur.
Aujourd’hui, d’un âge respectable, elle continue à utiliser sa technique tactique. Elle me montre la deuxième photo de son reportage sur la manifestation d’hier. Le cadrage parfait d’un manifestant figé dans un geste dorique, un pas effectué hors du magasin gris des gaz de dispersion. La photo est-elle recadrée, retouchée ? Il est aujourd’hui impossible d’envisager l’existence d’une photo non truquée. Mais chez Pilar, la perfection n’apparaît pas dans l’édition finale mais dans la version initiale de la scène. Pilar a appris à prendre ses photos au repos et c’est pour cela qu’elle tient la ligne d’horizon, qu’elle contrôle les vitesses pour ne pas flouter les corps et la distance avec laquelle un objectif 50 mm saisira toute la scène pour que rien d’important ne demeure hors-champ et que rien d’accessoire n’ait besoin d’être éliminé. Aussi bien lors des premières manifestations succédant à la mort de Franco qu’aujourd’hui, elle photographie à hauteur d’yeux, adoptant le point de vue des personnes, sans regretter les vues panoramiques des masses prises d’en haut. Pour elle, la masse, c’est la somme des visages des individus qui « se perdent dans la mer sans frontières de la communauté », comme l’a dit Josep Maria Carandell en 1977 quand il a présenté pour la première fois ses photos de rue prises pendant la tumultueuse année 1976. Chaque individu se montre avec sa vie imprimée sur son visage et son poing fermé, donnant vie à une frise qu’aucun autre artiste ne saurait dessiner, sur le point de se dissoudre et de disparaître, n’eût été la rapidité et l’intuition de la photographe. Ce point de vue à hauteur d’être humain traduit son point de vue moral. Se complaire dans l’artifice des plongées, des angles, des cadrages léchés serait parasiter la netteté de son message. Elle a sur les photographes qui mesurent la valeur de leurs images à l’aune des procédés techniques ou de composition le même avis que Godard sur le travelling : le cadrage est une affaire de morale.
L’avancée de la masse, saisie en un plan à hauteur de regard, exprime toute la force de la révolution. C’est ce que pressentait Bernardo Bertolucci quand il a choisi pour l’affiche de son film Novecento le tableau Il quarto Stato de Giuseppe Pellizza da Volpedo. Les visages hiératiques des prolétaires, en un effet prétendument réaliste de la peinture, ont été le symbole de tous les travailleurs du monde qui se mettent en marche. En février 1976, cinq mois avant la sortie du film en Italie (en Espagne, il faudrait attendre 1978), Pilar Aymerich a réalisé une photo qu’il est impossible aujourd’hui de ne pas relier à cette icône. Il s’agissait d’une scène très similaire saisie rue Ferran à Barcelone. Avec cette technique dont nous avons parlé, Pilar a cherché un lieu discret et attendu le passage de ce front d’hommes en rangs serrés avançant rapidement. Elle espérait – et il en fut ainsi – saisir dans leurs visages tous les sentiments et toutes les émotions, toute la force des traits marqués par la colère, le désespoir et le courage d’avoir fait cette grève qui durait depuis trois jours et qui avait été suivie par quarante mille ouvriers du bâtiment. Quand elle a envoyé sa photo à la rédaction du journal pour illustrer la nouvelle, le directeur, Manolo Vázquez Montalbán, l’a appelée pour lui dire : « Pilar, est-ce que tu te rends compte que ta photo, c’est le plus important portait de groupe de leaders syndicaux dans la clandestinité ! Je ne sais pas si on pourra la publier. » Mais elle fut publiée et ces visages apparurent en pleine lumière.
La Pilar reporter demeure une portraitiste. Et sa galerie de portraits illustre trois générations de Catalans dont les visages étaient inconnus de leur peuple et qui, grâce à elle, sont sortis de la clandestinité. Ces portraits étaient les photographies nécessaires et indispensables, celles qu’elle a rassemblées avec constance et amour en compagnie de son amie inséparable Montserrat Roig. Les photos qu’elle n’aurait jamais refusé de prendre.
Laura Tarré
Vilanova i la Geltrú, avril 2012