Il ne s’agirait donc pas de refléter avec une complaisance déshumanisée des êtres humains monstrueux, mais, tout au contraire, de reconstruire l’humain en tenant compte de ce qu’il a de démesuré. Ni utopique ni apocalyptique, mais témoin bouleversé des cris, du froid sous toutes ses formes et de la douleur qui dénonce la défaite fondamentale de l’âme et du corps. Des violents « imbéciles » des années 1970 aux fantômes figuratifs et chromatiques de sa mémoire au début du xxie siècle, quarante ans nous contemplent, de même que dans la peinture et la sculpture de Guerrero, humanistes toutes deux parce qu’elles ont saisi que l’homme est la créature la plus démesurée qu’on ait connue, si démesurée que, comme le disait Chumy Chúmez en une correction pertinente des prétentions de l’humanisme classique, «l’homme est la mesure de toutes choses petites».
Manuel Vázquez Montalbán, Guerrero Medina, Marc Editor, El Vendrell, 2004.
Sous le titre de El meu compromís [Mon engagement], la Fundació Vila Casas propose une grande exposition de Guerrero Medina (Jaén, 1942), l’un des principaux représentants de la figuration expressionniste espagnole de la deuxième moitié du xxe siècle. Il est l’auteur d’une œuvre qui, par-delà ses motifs récurrents et entrelacés, s’affirme comme une réponse artistique vigoureuse aux stimulations dont il se nourrit obsessionnellement.
Axée sur la figure et structurée en quatre blocs thématiques, l’exposition de Guerrero Medina se déploie comme une vision kaléidoscopique où alternent la dénonciation politique et sociale – de La procesión de los necios [La procession des imbéciles] à la série Los cretinos [Les crétins]– ; l’exil comme un trait distinctif de la condition humaine à travers le temps – avec pour arrière-fond la guerre civile espagnole et la Retirada – ; la mémoire comme introspection incessante et dialogue avec ses « locataires silencieux », selon l’expression de Vázquez Montalbán, et, enfin, l’œuvre comme source inépuisable d’apprentissage et d’étude.
Un imaginaire artistique qui nous met en face de la dimension sociale et politique, mais aussi existentielle et symbolique de l’être humain, qui en est l’épicentre incontournable. L’homme ou la femme comme « passion travaillée et non comme présence idéale », pour reprendre les propos d’Arnau Puig. Une œuvre dont il émane comme on l’a rarement vu un engagement en faveur de la vie, le monde, la mémoire, l’histoire, la tradition, le métier, mais surtout en faveur de l’Art : c’est de là que provient l’énergie admirable qui traverse toute cette exposition.