Viatge a la vida

Joan Ponç


(Barcelona, 1927 - 1984)

Joan Ponç, Voyage vers la vie :collection legs Joan Pons Ferrer

 

 

La représentation des sentiments par la culture, vu du monde minéral et biologique

 

Le fou est celui qui se promène dans la vie et qui dit des choses et encore des choses. Quand on l'écoute, on reconnaît les mots, mais on ne parvient pas à en saisir le sens. Et on conclut qu'il divague. Si j'affirme à présent que Joan Ponç est fou, la plupart des gens acquiesceront, car ils apprécient tout à fait la méticulosité de son travail plastique, mais ils n'en perçoivent pas très bien l'intention. C'est comme lorsque quelqu'un s'exprime et sait ce qu'il dit, mais que les autres ne le comprennent pas. C'est ce qui se passe avec l’œuvre de Joan Ponç : pour concevoir de telles formes et les placer dans des paysages aussi extravagants il faut bien évidemment que ça jaillisse de l'intérieur. Et lorsque Joan Ponç se demandait quelle était l'origine de tout cela, la seule chose qu'il pouvait répondre est que ça sortait de lui-même : je m’assois, je prends un pinceau ou une plume, je le trempe dans telle ou telle couleur et voilà ce que ça donne. Comme un fou. D'où lui vient ce qu'il dit ?

Des personnes telles que lui ne sont peut-être pas, comme les autres, ancrées dans ce monde ; peut-être devrait-on dire qu'elles sont de passage, sans trop savoir ce que cette expression signifie. Joan Ponç s'est retrouvé maintes fois au cours de sa vie, avec un mélange d'innocence et d'égoïsme, dans des situations graves, ridicules, voire honteuses pour les autres. Et dans cette existence privée de sens philosophique (il s'agit simplement de s'accrocher à la vie et de laisser les autres recoller les morceaux), lui, Joan Ponç, décide un jour de changer cette réalité en témoignage plastique d'une réflexion existentielle.

Il est contraint d'aller très souvent, pendant une longue période, passer des examens médicaux censés lui sauver la vie, mais aussi la vue. La vie et la vue, les deux pôles, précisément, auxquels il a dû réduire son existence : le corps et la perception concrète de ce qu'il fait. Il ne peut pas imaginer un monde d'obscurité car il a vécu jusque-là dans un monde de couleurs, ce qui ne veut pas dire de clartés conceptuelles ; il a vécu une réalité lui traversant activement le cerveau et la sensibilité, faite de toutes sortes de couleurs, y compris le noir et le blanc.

 

Plongé dans cette réalité quotidienne, il prépare avant chaque visite, qui dure des heures, des boîtes contenant de petits supports rigides, quelques pots d'aquarelle et des instruments à dessin. Et pendant les longues heures d'attente, il consigne tout ce qui jaillit de ce petit bagage, tout ce qui se présente à la pointe de son outil. Il réalisera ainsi quatre cent vingt-quatre tablettes. Une immense frise de son existence, le récit d'un voyage pour attraper la vie.

 

Mais de quelle vie s'agit-il ? De celle de son environnement ? Pas du tout. Un voyage vers la vie avec des monstres dont on ne sait pas s'ils l'invitent à vivre ou s'ils sont là pour l'en empêcher. Mais Joan Ponç n'a pas le choix ; ces êtres difformes cohabitent avec lui, apparaissent au bout de son pinceau ou de sa plume. Plus encore, ce sont ces instruments qui, à travers sa main, à travers ses yeux qui regardent plus qu'ils ne voient et dans une étrange impulsion biologique, donnent une cohérence et une réalité à ce monde figuré. Qu'est-ce qui apparaît sur chaque tablette ? Donc, des mini-bossus, des égorgés, des têtes, des bougies, des étincelles, des dégénérés, des actions, des combinaisons bizarres d'êtres vivants dans des environnements tout aussi vivants, des attitudes où l'extase est un signe de débauche, d'autres où l'irrégularité géométrique du support est en soi un signe distinctif. Et ces regroupements d'images extravagantes sont amenés à une situation dont la seule issue est la fuite en avant, à savoir, une implantation dans le céleste. Les noms de ces neufs séries n'ont aucun sens. Ponç les a fixés parce que la dispersion n'est pas bonne conseillère, surtout lorsqu'il s'avère que seul un semblant d'ordre peut maintenir les situations durant un certain temps, dont la durée échappe à quiconque en est affecté, et que ces êtres humanoïdes ou animalisés ont besoin de l'arbitraire de la continuité pour être présents et actifs.

Car Ponç est qui il est tant que ces êtres l'accompagnent. Il est fort possible que ces figurations soient, en quelque sorte, la manifestation extérieure et ordonnée de certains acides de la biologie génétique. Et que ce qui semble être une intuition servant à transformer l'inassimilable en transcendant ne soit en vérité qu'un processus interne propre à cette biologie des acides. Il faut suivre la raison, et le raisonnement, mais ne pas trop s'y cramponner si l'on veut que l'inexprimable présente ces manifestations positives ou négatives qu'il s'offre à chaque fois : mon œuvre, insiste-t-il, c'est moi-même hors de moi-même, mais sans peurs, car ces formes ne m'étouffent pas, elles me donnent vie, me permettent d'exister, d'être qui je suis, elles donnent aux autres une dimension, un chemin, une possibilité de m'attraper. Je ne fais pas mes œuvres, affirme encore Ponç, ce sont elles qui continuent à venir à moi.

Joan Ponç ne savait rien de tout cela au commencement de son travail pictural. Mais il s'était rendu compte que les couleurs et l'activité artistique servaient à changer en humain ce qui apparemment ne l'était pas. Comme Cézanne, il s'emparait de l'inorganique ou du végétal, il ramassait des vestiges et, grâce aux couleurs, ce monde sourd et muet devenait tapageur, perturbait celui qui le contemplait. Mais dans son cas particulier, et il en a donné un bel exemple et une magnifique synthèse dans ses Capses secretes [Boîtes secrètes], ce qu'il y avait à attraper, ce n'étaient pas des minéraux ou des végétaux, mais cette symbiose entre animalité et culture qui n'est possible que dans l'hallucination. Comme Cézanne, Ponç voulait nous offrir le splendide et admirable monde des belles formes qui s'était révélé chez Poussin. Mais dans l'univers de Joan Ponç, toutes les choses étaient interverties : les chevaliers étaient les grands, les dragons étaient les petits, les nains étaient les géants, tandis que les princesses enchantées et les princes étaient les supporters des espiègleries des nains : en cas de danger, le sort était entre les mains du plus incapable, du plus inepte, et celui qui devait faire le plus peur, c'est celui qui se montrait le plus ridicule. Il ne s'agit pas d'un monde à l'envers ou du conte des mensonges mais du fait que tout doit être obtenu par les moyens appropriés. Car l'action créatrice, qui n'est rien, qui est insignifiante face au grandiose du monde réel et des efforts dont les humains sont capables, est pourtant le lénifiant qui permet à la personne de se supporter elle-même, de sentir au fond d'elle-même que vivre est le plus grand miracle qui soit donné en ce monde.

L’œuvre de Joan Ponç est le plus ferme hommage qu'on puisse rendre à ce fait cruel et dépourvu de sens qu'est la vie, sans laquelle, du reste, pas même la merveilleuse création n'aurait de sens. Raymond Lulle, avant Joan Ponç, l'avait exposé avec des mots. Le plasticien, lui, nous le signifiait dans des sortes de comic strips animés très modernes, où tout avait lieu hors du sens, dans l'histrionisme, sans que rien n'explique jamais rien, mais où tout était vivant, humain, horrible, une vraie merveille, en fin de compte, née dans les moments les plus angoissants, qui étaient à fois les moments d'espoir et les moments les plus désespérés.

 

Arnau Puig